Storli Gård, le plus rustique des brasseurs norvégiens

Avertissement de difficulté: ce voyage brassicole est en partie inaccessible au public, puisque nous visitions des brasseurs maison, mais en partie ouvert à ceux prêts à faire des réservations à l’avance. Ce dernier pré-requis est nécessaire à la découverte de la ferme Storli, nichée dans des vallées isolées à l’ouest d’Oppdal. Bref, loin de tout centre touristique…

Lorsque nous avons découvert la scène du nord-est de la Lituanie, nous avons appris qu’il y existait encore en Occident des brasseurs qui œuvraient avec les mêmes outils et les mêmes méthodes de brassage que leurs ancêtres. Mais jamais aurions-nous prédit que de tels brasseurs évolueraient toujours dans un pays aussi riche que la Norvège. Quoique après avoir fait connaissance avec la géographie sinueuse de ce pays, force est d’admettre qu’il soit facile pour quelques nids d’y être solidement installés, intactes, en retrait du reste de toute cette modernité. La Storli Gard, gigantesque ferme à 160 kilomètres au sud-ouest de la ville provinciale de Trondheim, symbolise la profondeur immense de ce pays scandinave.

Mr. Storli, issu de la dixième génération de brasseurs dans sa famille, nous dirige vers sa malterie maison, cette toute petite cabane située à l’arrière de la maison principale de la ferme

Alors que de nombreuses microbrasseries norvégiennes conçoivent des bières inspirées du reste de la planète, la ferme Storli concocte encore et toujours la même bière que la famille brassait il y a plusieurs générations humaines. Pour commencer, ils maltent leur orge eux-mêmes. Mr. Storli enlève même les germes trop longs de son orge à la main en les frottant doucement. Le séchage a lieu dans une cabane où rage un feu épars de bois d’aulne. D’ailleurs, il appelle sa bière « Maltøl » afin de faire référence à ce malt maison. Lorsqu’on lit « Brewing and Beer Traditions » d’Odd Nordland (1969), on apprend que c’est également un nom très commun à l’époque où il était illégal pour des fermes norvégiennes de ne PAS brasser de bière chez eux…

L’intérieur du fumoir, tout récemment utilisé pour faire un brassin de Maltøl

Vous aurez deviné que le houblon soit secondaire dans une Maltøl; en effet, Mr. Storli achète du houblon générique en pharmacie. Qui plus est, il ne bouille même pas son moût! En réalité, il ne bouille que la première et la dernière des petites chaudières soutirées de l’empâtage. Un empâtage de quatre heures d’ailleurs. Le reste de la bière peut donc être considérée comme ‘crue’. Le faux-fond de la cuve est de paille. De plus, il laisse fermenter sa bière dans une barrique de bois seulement deux ou trois jours. Avec la levure à pain qu’il utilise, à une température d’environ 30 degrés Celsius, il admet obtenir à peine 2% d’alcool. Rares sont les bières sur cette planète qui se doivent d’être consommées si fraîches afin d’éviter de se gâcher. C’est pourquoi il est si important de contacter la ferme quelques jours à l’avance si on veut visiter et goûter à leur bière. Si vous ne le faites pas, ils n’auront pas de bière à vous offrir!

Une partie du repas qui nous a été offert par la ferme afin d’accompagner la bière fumée

En bout de ligne, cette Maltøl possède un arôme très fumé; aussi fumé qu’une Schlenkerla. Mais en bouche, elle se montre davantage fruitée. L’absence notable de gazéification, comme dans toutes les bières de cet acabit d’ailleurs, rend l’apport déjà chétif du houblon encore plus timide. Sa buvabilité est extrême; pas surprenant puisqu’elle titre 2% d’alcool. Cependant, on ne peut pas dire que son corps est mince. Peut-être bien l’œuvre des protéines toujours en suspension?

Une des pièces de la grande maison de la ferme. On peut d’ailleurs y louer une chambre pour la nuit.

Voici donc une autre ferme juchée au bout d’une route norvégienne isolée qui fait honneur aux traditions brassicoles oubliées de la Norvège. Il en reste combien d’autres? Celle-ci ne publicise même pas le fait qu’elle brasse de la bière, encore moins que cette dernière soit si traditionnelle. Sauf exception, ils ne brassent que pour le temps des Fêtes. Mais ils n’ont pratiquement rien changé aux méthodes de brassage et aux ingrédients mis au travail sur cette ferme depuis des générations. Comme ces autres fermes dont nous vous avons fait part à ce jour, il faut réserver un repas ici afin de pouvoir goûter à la bière maison. Les Storli ne vendent pas de bière aux premiers venus. Dans le pur esprit de partage qui habite les Norvégiens ruraux, ils préfèrent… en donner à leurs voisins.

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