Un peuple de brasseurs en voie d’extinction : les Setos

Ce que nous ne vous avons pas dit depuis le début de ce guide brassicole sur les traditions de l’Estonie, c’est que nous avions fait une trouvaille potentiellement très intéressante dans une autre région reculée de l’Estonie : le district de Setomaa, à l’extrême sud-est du pays. Ce territoire boisé borde le oblast de Pskov, en Russie, et est très peu peuplé. La majorité des Estoniens même n’y sont jamais allés. À part quelques sources d’eau minérale qui attirent des touristes russes vers la frontière, on voit bien pourquoi l’endroit est peu fréquenté. Des forêts denses, de longues routes de campagne croisant quelques maisonnettes ici et là, de petits villages espacés, très peu de terres agricoles… Le calme plat, à prime abord. Mais pas pour quiconque s’intéresse à la bière et à des cultures humaines millénaires.

Le Setomaa est une région boisée peu fréquentée au sud-est de l'Estonie.

En effet, c’est ici que vivent les Setos, un peuple différent des Estoniens et des Russes, établit sur ces terres depuis plus de huit siècles. Leur langue maternelle est le Seto. Une des rares langues de la famille finno-ougrique, comme l’estonien, le finlandais et le hongrois. Une langue majoritairement orale que la plupart des Estoniens ne comprennent pas très bien par surcroît.

Les Setos sont très peu connus du reste de l’Europe parce que leur population et leur culture a été décimée par des changements géopolitiques majeurs. Le dernier à leur faire très mal : la nouvelle frontière établie lors du démantèlement de l’Union Soviétique. L’Estonie a recouvré à ce moment son indépendance, un grand moment dans l’histoire du pays. Plusieurs Setos s’en sont réjouis également. Sauf que leur petit territoire a littéralement été coupé en deux lorsque les nouvelles limites territoriales ont été érigées. Certains villages importants ont été tranchés sans respect pour les familles y vivant, rendant impossible la visite de l’autre côté sans l’obtention d’un visa dispendieux et éphémère. Encore aujourd’hui, il existe une route sinueuse dans le Setomaa que l’on peut emprunter en voiture seulement. Elle zigzague entre l’Estonie et la Russie et est surveillée, dit-on, par des soldats russes. Interdit d’y arrêter la voiture, d’y marcher ou d’y faire du vélo…

Sur les fûts, rien de bien distinctif est écrit. Le simple mot 'bière' suffit. À la sentir, on sait tout de suite que c'est une bière de pain de malt de seigle noirci.

Ce genre de conditions outrageusement rigides a eu pour effet de faire fuir les Setos du Setomaa. Plusieurs se sont dispersés en Estonie, ou en Russie, dans des régions lointaines. Se faisant, ils se sont mis à parler estonien, ou russe, et leurs enfants sont nés dans ces langues d’adoption. Petit-à-petit, le peuple Seto se voyait menacé d’extinction. Mais quelques acteurs importants du Setomaa tentent de prendre les choses en main. Des musées en l’honneur des Seto voient le jour. Et depuis quelques années, ils organisent une grande fête, le premier samedi du mois d’août, lors de laquelle ils proclament leur indépendance. Le Seto Kuningiriik, ou le Jour du royaume Seto. Ils y élisent un roi, y encouragent les visiteurs à se vêtir de costumes traditionnels typiques à la culture, y organisent un concours de chants leelo (un type de chant polyphonique qui fait maintenant partie de la liste des savoirs patrimoniaux immatériaux de l’UNESCO) et croyez-le ou non, ils y mettent en place un concours… de brasseurs traditionnels ! Cette découverte allait nous permettre de rencontrer plusieurs brasseurs d’un coup et ce, avant même d’avoir établi un contact solide avec qui que ce soit. Trop facile, n’est-ce pas ?

La semaine prochaine, nous découvrons la bière des Setos. Ses saveurs, ses ingrédients, sa texture… et comment nous avons pu en faire une ici même, à Montréal !

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