L’étonnante importance culturelle de la bière fermière du Bhoutan

Salle de séjour d'une ferme dans la vallée de Haa

En jasant avec notre interprète Kinley lors de nos longues heures de voiture entre villages, tentant d’oublier les interminables falaises qui longent la route nationale, nous revenions souvent au fait que la vie bhoutanaise telle qu’il l’a connue dans sa jeunesse semblait changer. Le pays était toujours libre de panneaux publicitaires le long des routes et visait toujours à devenir la première nation au monde à la production alimentaire 100% biologique. Mais notre sujet, la bière fermière, l’inquiétait quelque peu. Il nous disait que de moins en moins de fermes en brassaient, préférant s’abreuver de bières industrielles disponibles en magasin et de l’alcool distillé à petit prix.

Maintenant revenu de ce périple aux pieds de l’Himalaya et pouvant prendre un peu de recul par rapport à nos recherches, il nous semble que l’état des Bang Chang et Sin Chang – les deux types de bière fermière du Bhoutan – ne méritent pas que l’on sonne l’alarme. Les raisons sont multiples.

Premièrement, un nombre effarant de Bhoutanais est encore aujourd’hui en autosuffisance. À l’extérieur de la capitale de Thimphu – qui est la seule véritable ville au pays – le paysage est dominé par les fermes et leurs champs. À la fin des années ’80, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture avait mené des recherches dans la région de Pemagatshel, dans le sud-est du Bhoutan. Ils ont démontré qu’à ce moment près de 90% des habitants de ce district étaient fermiers et en mode autosuffisance.

Métier à tisser sur une ferme de Jakar.

Il nous manque quelques données pour lier ces statistiques de la fin 20e siècle au moment présent. Le phénomène est aussi excessivement difficile à mesurer pour des gens comme nous qui n’étions que de passage et ce, même si nous avons traversé 10 des 20 dzongkhags (régions administratives) du pays. Toutefois, le même organisme a publié en 2017 ces chiffres démontrant que la production de céréales de tous genres semblent être bien stables au pays depuis 6 ans.

S’il y a production de céréales au même rythme, les nombreux fermiers du pays continueront de les utiliser à bon escient. Et quelle est une des meilleures façons de conserver ces céréales fraîchement récoltées, que ce soit le blé, l’orge ou le maïs? C’est de les faire fermenter, de façon anaérobique, dans de gros contenants. Tout indique alors, logiquement, que les Bang Chang et Sin Chang pourraient survivre  encore bien longtemps au pays. Mais ce n’est pas tout.

Le travail artisanal est tellement valorisé au Bhoutan qu'on y trouve plusieurs écoles et écriteaux le mettant en valeur.

La consommation d’alcool au Bhoutan fait l’objet d’études sérieuses depuis quelques décennies. L’alcool produit localement fait tellement partie de la culture bhoutanaise que certains universitaires s’inquiètent de la surdose quotidienne ingérée par l’habitant moyen. Que l’alcool consommé ait été brassé comme le Bang Chang ou distillé comme le ara, il y aurait une corrélation directe avec l’indice du ‘bonheur national brut’ pour lequel le pays est reconnu. Le Bureau national des statistiques du Bhoutan a aussi mesuré cette production fermière par régions très précises, démontrant ainsi son importance sur la culture bouddhiste locale.

Le Bouddha géant (51 mètres de haut) trônant sur une montagne près de Thimphu.

Finalement, il n’y a pas que des chiffres qui prouvent que la bière fermière du Bhoutan est loin d’être en voie d’extinction. C’est que ces bières sont tellement bien enracinées dans la culture locale qu’elles apparaissent dans de nombreuses fêtes et cérémonies religieuses et familiales encore aujourd’hui. Un exemple probant de cet ancrage culturel se trouve dans ce document publié par le Center for Bhutan Studies sur les coutumes maritales du pays.

Une simple recherche pour le mot ‘chang’ (faisant référence aux alcools de la ferme) dans cette étude nous offre près de 70(!) utilisations du terme. Dans un document qui relate du mariage, au risque de se répéter… Les alcools fermiers sont si importants dans les rituels du Bhoutan que différentes expressions font même partie du langage marital. Dongchang est le verre de bienvenue, souvent offert aux parents du futur gendre lors de la première rencontre entre familles. Shuichang est la boisson d’au revoir. Zimchang est ce que l’on boit avant de se coucher. Et Zhengchang est l’alcool qu’on le boit en se levant pour faire passer la gueule de bois…

Un plateau de Sin Chang, servi à Tokorong, dans le sud-est du pays.

Mais la Bang Chang ne sert pas que de lubrifiant social avant le mariage. La bière fermière est également servie lors de fêtes de village. Que ce soit en offrande aux moines du temple le plus près (là où a souvent lieu ces fêtes), à leurs dieux ou aux visiteurs importants, les alcools fermiers du Bhoutan sont brassés et mûris toute l’année question d’être disponibles à tout moment. De la gigantesque fête de Losar, qui est en quelque sorte la fête du nouvel an bouddhiste selon le calendrier tibétain, à des moments plus intimes, il y a toujours une bonne raison pour se réchauffer le gosier dans la brise de l’Himalaya. L’exemple le plus marquant est peut-être la tradition du changkey. Le changkey est une boisson alcoolisée à base de Bang Chang, à laquelle on rajoute des œufs et du beurre de la ferme. On la sert à une nouvelle mère qui allaite et même… à une femme enceinte. Quand la bière fermière a réussi à s’immiscer de cette façon dans les traditions vitales d’une culture, il y a fort à parier qu’elle ne verra pas sa mort de sitôt.

Dans le prochain billet, nous vous dévoilerons les secrets fermentaires de la bière fermière du Bhoutan. Non seulement les Bhoutanais trouvent leurs ferments dans leurs propres champs, mais ils mettent à profit des moisissures pour travailler leur céréale de prédilection…

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